" On rêve tous
de partir ailleurs "
Alors que courent des versions contradictoires sur les raisons du meurtre de Guillain, la tension persiste dans cette cité qui souffre de l'image violente et dévalorisée qu'en présentent les médias.
" Pourvu qu'ils ne recommencent pas ce soir. C'était pourtant calme depuis le mois de juin. " La petite dame aux joues roses a traversé la cité de la Grande Borne, mardi après-midi, pour venir se rendre compte des dégâts des événements du week-end de la Toussaint au Méridien : le hall de l'immeuble où, dimanche, Duran, un jeune Turc de vingt-trois ans, a tiré sur Guillain ,vingt ans, d'origine zaïroise, officiellement " pour un règlement de comptes " ; les volets fondus et les fenêtres brûlées de l'appartement des parents de Duran, cible de la vengeance des copains de Guillain ; l'Abribus aux vitres explosées ; plus loin le tabac mis à sac ; plus loin encore le commissariat des îlotiers incendié , après la marche silencieuse organisée par les amis de Guillain, et malgré les appels au calme de la famille... " J'espère qu'ils ne vont pas remettre ça. J'ai beau tous les connaître, j'ai peur, explique une jeune voisine. Ici, la tension est permanente. On craint toujours de dire un mot de travers. "
" Ils " ont pourtant remis ça, mardi soir, en forme de pied de nez à la compagnie de CRS (environ 80 hommes) chargée de la " sécurisation " dans la cité jusqu'à la fin de la semaine. Toute la journée, au pied des immeubles décatis du Méridien, des groupes de jeunes garçons ont discuté sans bouger, attendant que la nuit tombe, que les CRS viennent prendre position à quelques mètres d'eux. Une quinzaine ont fini par allumer des feux de poubelles d'un bout à l'autre du quartier, obligeant les pompiers à faire le tour d'une cité impossible à traverser faute de route. Quatre policiers, s'approchant d'un feu, ont été pris à partie à coup de pierres et de cocktails Molotov, et ont dû se dégager avec des grenades lacrymogènes. Une équipe de la brigade anticriminalité (BAC) et une autre de la compagnie départementale d'intervention sont venues en renfort. Les jeunes, la plupart mineurs, se sont dispersés.
" Ce sont les grands frères qui les ont sortis des halls où ils se réfugiaient en leur expliquant qu'ils emmerdent tout le monde, explique une jeune mère. Ils sont en vacances, ils n'ont rien à faire. Mais nous sommes 3 500 à la Grande Borne et c'est déjà assez dur comme ça. " " Les petits ne réalisent pas que tout ça dessert encore plus la cité, les plus de vingt ans, si. Ce sont eux qui ont du mal à trouver du travail quand ils disent qu'ils viennent de la Grande Borne ", explique un autre habitant du quartier. Dimanche déjà, ce sont les plus jeunes de onze à dix-huit ans qui se sont lancés à l'assaut des commerçants de la cité après la marche silencieuse. " À 300 contre 8 CRS en faction là depuis le matin, ils se sont dit qu'ils seraient les plus forts, raconte Dany Terbèche, fondateur de l'actif collectif Stop la violence de Grigny-Viry. C'était purement gratuit, rien à voir avec la manif. " L'un d'entre eux mis en garde à vue devait être présenté au parquet hier pour " incitation à l'émeute ". Les " grands ", eux, n'ont pas bougé.
Autre raison de l'échauffement des esprits, les versions contradictoires sur les circonstances du meurtre de Guillain dans la cave du Méridien. Altercation raciste comme a pu le faire croire l'agression en représailles d'un restaurant greco-turc, lundi, parmi d'autres magasins ? À la mairie, comme auprès des jeunes, personne ne veut y croire. Règlement de comptes pour une histoire de shit ? " Je ne comprends pas ce qui s'est passé, regrette une proche des deux jeunes. Guillain et ses deux copains qui étaient présents n'ont rien à voir dans une histoire pareille. Cela ne colle pas. " Le geste de Duran, qui s'est rendu à la police dans la nuit de dimanche à lundi après avoir tiré sur Guillain, nourrit la rumeur. " Depuis quelque temps, il faisait pression sur les jeunes. Il portait son pistolet sur lui ", raconte-t-on dans la cité. Autre rumeur, il aurait déjà tué un jeune Zaïrois et serait rentré au pays quelques années. En attendant, son casier judiciaire ne mentionne qu'une condamnation à un mois avec sursis pour port d'arme à feu, et mardi soir, il a été mis en examen pour meurtre, avant d'être présenté demain au tribunal d'Évry pour un débat contradictoire.
" Ce drame et ces débordements de violence ne doivent surtout pas remettre en cause le travail de fond qui est fait dans nos villes, a prévenu Claude Vasquez, le maire communiste de Grigny. Il y a déjà des évolutions positives : le centre commercial va rouvrir, la construction du commissariat que nous réclamons depuis des années débute ce mois-ci, il y a eu 400 nouveaux emplois depuis l'ouverture de la zone franche en 1997, dont la moitié de créations pures. " " C'est bien, mais qu'est-ce qu'on nous propose, à nous ? On n'a pas de boulot. Pas d'endroit pour se retrouver, regrette Salia, une jeune de la cité. On rêve tous de partir ailleurs ". " Le plus gros problème, ce sont les mômes, on essaie d'agir dans leur direction aujourd'hui, mais on a du mal à se faire entendre tant par la mairie que par les forces de l'ordre, nuance Danny Terbèche. Si on veut vraiment aider la Grande Borne, il faut en prendre les moyens. Mettre une police sans arme dans le quartier, s'intéresser aux parents, gérer avec les jeunes des lieux pour eux, les écouter. Ces émeutes démontrent tout ce qu'on dit depuis des mois.
