Sous le choc, Grigny ne veut pas baisser les bras
Une école maternelle a été entièrement détruite par les flammes samedi soir. Et deux CRS ont été blessés par des tirs au fusil de chasse. Notre reportage.
Sur le mur du fond, on distingue encore l'enfilade des petits portemanteaux, chacun orné d'un prénom écrit au feutre. À terre, au milieu d'un dernier tas de cendres, une affichette oubliée indique ce qui fut, il y a deux jours à peine, l'entrée de la classe des « moyennes sections ». Pour le reste, tout n'est que noir de fumée et peinture craquelée. En quelques dizaines de minutes, l'école maternelle de La Belle au bois dormant, posée en contrebas d'un quartier populaire de Grigny (Essonne), a été ravagée par les flammes. Partis en fumée les dessins des élèves, les chaises, les tables... Inutilisables les tableaux, les lavabos... « Tout ce gâchis ! Ce fut un choc terrible de découvrir ça », lâche dans un souffle la directrice, Sandrine Bonnet, les yeux encore rougis par les larmes. Au plafond, çà et là pendent quelques fils à moitié fondus. « Il faudra aussi refaire toute l'électricité. »
Samedi, vers 19 h 30, une bande d'individus s'est introduite dans l'établissement. Ils ont traversé le hall, jeté dans l'une des cinq pièces ce qui devait être probablement un cocktail Molotov, puis se sont enfuis à toutes jambes, fracassant au passage les pare-brise des voitures garées à proximité. Ils laissent derrière eux la désolation, l'incompréhension et une grosse colère. « Pourquoi s'en prendre à une école ? C'est vraiment n'importe quoi ! s'agace Sandrine Bonnet. Maintenant l'établissement va être fermé au moins jusqu'en janvier. Et c'est les familles dqui vont en pâtir. Ceux qui font ça ne se rendent vraiment pas compte : il croit embêter Sarkozy, mais en montrant cette image d'eux ils ne font que bêtement lui donner raison ! »
Depuis quatre nuits, Grigny est le théâtre d'échauffourées entre plusieurs centaines de jeunes et les policiers. Des dizaines de voitures ont brûlé dans le quartier sensible de la Grande Borne. Dimanche soir, les affrontements ont franchi un cap : deux CRS ont dû être hospitalisés après avoir été sérieusement atteints par des tirs de fusil de chasse. Sur les trottoirs, aux arrêts de bus, les habitants de la cité avouent leur ras-le-bol. « C'est de la connerie de faire ça, s'énerve une femme au chômage. Cela ne va pas arranger l'image de Grigny. Et pour des gens comme moi qui cherche du boulot, ça va être encore moins simple ! » La gardienne d'un immeuble ne trouve aucune circonstance atténuante aux fauteurs de trouble. « La discrimination, ça existe, mais moi, j'ai élevé trois enfants à la Grande Borne, ils ont tous réussi. Et je connais énormément de jeunes ici, immigrés ou pas, qui ont fait de même. À l'école, si on veut y travailler on peut ! »
D'autres dénoncent cette « poignée de jeunes qui fout la merde ». Et les parents jugés défaillants qui vont avec. « Pourquoi des enfants de douze ans sont dehors à 10 heures du soir ? Il faut les surveiller quand même ! » s'emporte Rachida, une mère de trente-sept ans. Elle, elle ne laisse pas traîner ses trois enfants de seize, quatorze et sept ans. « Le plus grand rentre directement du lycée. Je surveille aussi leurs fréquentations grâce à leur portable. » C'est aussi ça la Grande Borne : les jeunes qui sortent... et les autres. Ali a quinze ans. Il est en troisième. « Au collège, tout le monde ne parle que de ça, glisse-t-il. Ils veulent tous que Sarkozy démissionne. Franchement, ces propos sur la racaille et le Karcher, c'était de trop... » Le sac sur les épaules, il dit ne pas avoir « peur » dans sa cité. « Je sais comment on évite les ennuis ici. » Comment ? « On ne sort pas, le soir, on trace. »
L'école incendiée, elle, est située à Grigny II. Un quartier tranquille, sans mauvaise réputation. Au contraire. « L'ambiance est plutôt du genre familial, ici, je n'ai jamais eu peur de rentrer chez moi le soir », assure Olivia, une mère de famille de trente et un ans. « Les jeunes sont aussi choqués que les adultes par ce qui s'est passé. » En revanche, chacun convient que les conditions de vie à la Grande Borne sont « lamentables ». Et que la stigmatisation et la discrimination des habitants des banlieues n'est pas un rêve. « Mon mari est métisse, il se fait contrôler régulièrement, moi jamais car j'ai une tête d'Européenne », reconnaît Gaëlle, vingt-huit ans, qui habite au 8e étage de l'immeuble surplombant l'école de La Belle au bois dormant. « C'est la même chose pour mon mari algérien », renchérit Olivia.
Au milieu de l'odeur âcre qui flotte encore dans les couloirs, Sandrine Bonnet, la directrice, voit l'avenir avec espoir. Cela fait dix ans qu'elle enseigne à Grigny. « C'est moi qui ai demandé à être directrice ici, car j'aime cette ville. Les casseurs, ce sont des cas isolés. La grande majorité des gens sont solidaires et n'hésitent jamais à s'épauler. » Dimanche matin, au lendemain de l'incendie, la plupart des parents d'élèves se sont immédiatement proposés pour venir nettoyer le sinistre. « Il y avait comme une ambiance de kermesse. Et ça, je ne veux pas l'oublier. »
Laurent Mouloud